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La dernière fois que j’ai rencontré Tamura Senseï c’était l’année dernière sur le tapis de l’Aïkikaï. Il y avait en lui toujours cette aura un peu particulière, ce charisme posé, cet œil à la fois paradoxalement cajoleur et acéré.
Lors de cette dernière visite, Senseï sur le tapis avait été curieusement prodigue en conseils et en enseignements divers. Alors que ce n’était pas lui qui le donnait, il avait « enclavé » ce cours régulier dans son ordre séculier (pour le bonheur de beaucoup : qui finalement aurait pu s’y opposer ?). Tamura Senseï lors de cette visite avait vraiment beaucoup donné de sa personne. Peut-être savait-il déjà…
Je me souviens de la dernière fois où nous nous sommes parlés, ou nous sommes regardés : à cet instant du cours, nous travaillions sur Shomen-Uchi Irimi-Nage et, passant d’un groupe à l’autre, Tamura Senseï était venu me voir et avait pris mon partenaire en riant pour le faire chuter. Il l’avait attaqué ensuite pour qu’il puisse faire le mouvement. Bloqué par Tamura, bien sûr que celui-ci n’avait pu rien faire. Senseï avait ri et s’était retourné vers moi qui étais resté à genoux. D’un geste il m’avait invité et j’allais commencer à l’attaquer lorsqu’il m’intima en japonais plutôt l’ordre d’essayer de lui faire directement Irimi-Nage moi aussi… et sans attendre : il m’attaqua. J’arrêtai sa main avec gentillesse et je m’excusai auprès de lui, moi aussi en japonais : « Non, Senseï, vous êtes beaucoup trop fort, ce que vous me demandez est absolument impossible à réaliser… ». Tamura Senseï eut un sourire frustré, fit « Non » de la tête, et me réattaqua illico. Je l’arrêtai de même, avec une extrême prévenance, puis en reculant me mit à genoux pour le saluer et je le remerciai pour la leçon. Il eut alors l’espace d’un instant un regard des plus amusés vers mon propre regard, hocha la tête cette fois de façon affirmative, et passa plus loin au groupe suivant. Je n’oublierai jamais ce regard, son dernier regard et ce hochement de tête… les derniers pour moi tout du moins, hormis bien sûr son dernier regard lorsque je vins avec tant d’autres le saluer à la fin du cours.
Mais retournons en arrière : la première fois que je découvris Tamura Senseï, c’était lors d’un stage sur le grand tapis de L’INSEP à Paris dans les années 70. C’était encore sous l’égide de la FFJDA, parmi les premiers stages qu’il donna à Paris d’ailleurs si ma mémoire est exacte. C’était un matin en plein hiver et, chose rare dans la capitale, il avait neigé. Il y avait déjà beaucoup de monde aligné qui attendait Tamura Senseï en Hakama, à genoux lorsqu’il arriva. Première impression : je l’avais trouvé fort petit en taille tout d’abord et puis dans cette salle immense, sa stature ne m’avait pas dit grand-chose. Il s’était assis en Seiza en face des trois ou quatre rangs alignés, et, avant de commencer, il avait dit dans un français à peine compréhensible : « Bonjour, je sais qu’il fait très froid. Je sais que la position Seiza est pénible pour les Français. Mais en Aïkido il ne faut pas monter en chaussettes sur le tatami ». Tout le monde s’était regardé et tous les regards s’étaient portés vers un seul pratiquant, loin au fond, qui effectivement était monté avec ses chaussettes aux pieds sur le tapis et les avait gardées ! C’est alors qu’un rire immense avait rempli la grande salle de Judo de l’INSEP et que, pour la première fois de ma vie, j’avais entendu ce rire envoûtant de Tamura Senseï : comment avait-il pu d’un seul coup d’œil et devant cette salle immense capter cet infime détail ?
Voilà, ce sont juste deux anecdotes : une de début, et une de fin, en ce qui concerne quelques souvenirs de Tamura Senseï. Entre les deux une quarantaine d’années se sont écoulées. Tamura Senseï est devenu un grand Senseï. Il a formé ou guidé des centaines et des centaines de pratiquants, pas seulement en France d’ailleurs, et a œuvré au mieux de la mission qu’il s’était donné. Comme toujours dans les panégyriques ; comme toujours sur les forums divers et variés des cafés du commerce, certains diront trop de bien de lui, certains diront trop de mal de lui. « Les rumeurs sont composées de l’ensemble des malentendus qu’on a réunis sur quelqu’un », disait Michel Onfray, et ce sera malheureusement vrai pour Tamura Senseï aussi. Alors je voudrais rajouter une anecdote pour remettre un peu les pendules au clair : un jour d’il y a maintenant très longtemps, alors que Tamura Senseï venait d’arriver en France et qu’il était encore inconnu, il y eut une démonstration d’arts martiaux dans un coin perdu de Paris. On avait programmé : « Aïkido, avec : Maître Tamura, venu directement du Japon, élève de Maître Morihei Ueshiba, fondateur de l’Aïkido ». Tamura Senseï s’était présenté au rendez-vous seul et sans partenaire. On lui demanda comment il allait se débrouiller pour montrer de l’Aïkido tout seul, et Tamura Senseï regarda alentour en disant : « Il y a des budo-ka ici, plein de budo-ka, trouvez-m’en deux ou trois qui veulent bien faire partenaire à moi, et ça suffira… ». Or, j’ai un ami de longtemps qui était alors karatéka et qui me raconta que lui aussi était là, lors de cette démonstration, pour démontrer, lui, du karaté de combat (ils sortaient à peine avec son équipe des championnats d’Europe). Il me raconta comment l’organisateur était venu vers eux très embêté, et leur avaient demandé, à lui et à deux ou trois autres gaillards de son groupe, s’ils voulaient bien servir de partenaire «… au grand petit maître japonais Tamura qui devait montrer de… de… de l’Aïkido. Ah ? Oui, pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’il faudra faire ? » demandèrent-ils à Tamura Senseï puisque personne ou presque ne savait encore bien à l’époque ce qu’était vraiment l’Aïkido. Celui-ci répondit juste : « Vous m’attaquez, comme vous voulez, et ça ira bien pour moi ». - Ah bon, si faut juste attaquer, alors là pas de problème, c’est d’accord », répondirent-ils. Ainsi fut dit, ainsi sera fait, et la manifestation commença… On vit différents arts martiaux, des démonstrations en tous genres, puis vint le tour du Karaté et de nos loustics des championnats d’Europe ; puis, peu après, on annonça Maître Tamura, de l’Aïkido, au micro. Le petit bonhomme japonais monta sur le tapis, suivi de nos gaillards à peu près deux fois plus grands et larges que lui. Ils se saluèrent et chacun à son tour attaqua Tamura. Mon ami encore aujourd’hui se souvient étonnamment bien d’une chose : c’est qu’il ne comprit absolument rien de ce qui se passa sinon qu’ils se retrouvèrent tous vite fait « le cul par-dessus chemise » en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ce qui, m’avoue-t-il encore aujourd’hui, les titilla un peu dans leur orgueil, au point de leur faire voir l’espace du tatami « un peu dans les tons… rouge-violet ». Ils redoublèrent donc d’efforts pour anéantir le « petit bonhomme japonais inconnu », sans meilleurs résultats en ce qui concerna… ni leurs culs, et ni leurs chemises ! La démonstration se termina par un Randori généralisé ou nos trois gaillards, strike final, valdinguèrent comme des quilles sur une piste de bowling.
Bien plus tard, mon ami karatéka commença l’Aïkido. Il poursuit encore aujourd’hui la pratique de l’Aïkido. Je pense que Tamura Senseï y est pour beaucoup, même si pour des raisons professionnelles et géographiques mon ami ne devint jamais réellement son élève.
Voilà. J’ai raconté cette anecdote car je voudrais qu’on se souvienne de cela qui fait un personnage comme Tamura Senseï aussi. Pas des rumeurs, pas des ouï-dire, l’Aïkido n’est pas un instant dit « de SD » (« Self-Défense ») ou jugeable en ce point ou par ce point. C’est bien mieux que cela. C’est un instant de mise en avant d’une certaine forme d’intégrité personnelle qui fait éclaircissement au monde. Ce n’est ainsi pas un instant « t ». Ce n’est rien moins qu’un instant « t » justement. C’est un instant de vie qui dure au point de faire progression. Ce n’est donc plus un instant, c’est : un apport.
Les mauvaises langues, des langues passablement inconscientes, la doxa vulgaire aussi, pourront ainsi dire ce qu’elles veulent, en trop bien, ou en trop mal, sur Tamura Senseï par exemple, comme elles l’ont fait ou le font sur tant d’autres, que cela ne retirera rien de son œuvre originale, des efforts vitaux qu’a prodigués Tamura Sensei pour faire passer cet apport de « la vie Aïkido » en chacun de nous. Cela ne retirera rien même de ses réelles qualités d’homme, et du fait que Tamura Senseï a pu créer un apport vital à l’Aïkido aussi prenant pour certains de ses nombreux élèves.
C’est donc par ces quelques lignes que le FIPAM rend hommage à Tamura Senseï, l’un des pionniers de l’Aïkido français, et présente toutes ses condoléances à sa famille, ainsi qu’à ses élèves, ainsi qu’à tous ses amis et proches. Que tous sachent que nous garderons de lui une pensée vivante et une image souriante.
Par Olivier Gaurin, Ambassadeur du FIPAM au Japon.
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