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Véronika Bujon-Buteyko PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Thierry Plée   
Vendredi, 24 Juin 2011 13:36

Véronika Bujon-Buteyko

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Les sociétés européennes face à la violence

(Moyen Age et Temps modernes)

 

 

La violence, qui fait l'objet de ce Colloque, c'est un phénomène complexe et poly sémantique qu'on utilise souvent d'une manière très diffuse. De plus ce concept constitue le pilier central des discours politiques sécuritaires florissants de nos jours. Il parait alors, que "dans nos sociétés la diarrhée des mots de la violence sert de catharsis aux maux de notre modernité"[1]. Et pourtant l'histoire, dont on va prendre le chemin, pour analyser ce phénomène, montre qu'un tel type de propos n'est pas une invention du XXIe siècle. "A entendre les clercs qui, au XIe siècle, défendent…la "paix de Dieu", ce ne sont partout en Occident qu'incendies, sacrilèges, viols et rapts…, vols,…, meurtres et homicides. Et à la fin du Moyen Age,… dès le XIVe siècle… [on] appelle à purger le "vaste repaire de larrons", que serait devenu le royaume de France"[2]. Au XVIe et XVIIe siècles on peut entendre les mêmes propos de la part des moralistes polonais et ruthènes (ukrainiens), défenseurs de la République de loi. Alors que Claude Gauvard, une imminente médiéviste française démontre "comment les discours des autorités sont une arme politique qui peut occulter la réalité". La fugitive réalité historique de la violence quelle était-t-elle? Pour le découvrir on propose un bref exposé de synthèse basé sur les travaux de célèbres historiens tels que, Robert Muchembled, Claude Gauvard, Natalie Zemon Davis, Benoît Garnot, Xavier Rousseaux et d'autres.

Mais avant aborder le sujet quelques remarques s'imposent. D'abord il faut distinguer l'agressivité en tant qu'une des manifestations de l'énergie vitale et de l'instinct de survie, qui pour un être humain ne représente qu' "une potentialité de violence, dont la puissance… peut être inhibée par la civilisation"[3], de la violence proprement dite en tant qu'un phénomène qui est lié de façon indissociable à la spécificité d’un système socioculturel, découlant de ce système, en étant en même temps, l'expression de ses structures et de ses bases symboliques et normatives. Alors on peut dire que la violence c'est l'agressivité détournée, apprivoisée, socialisée, même souvent mise au service de l'homme.

Ensuite, on va éviter d'aborder ici les sujets concernant la violence pathologique, certes existante, mais assez rare, mais aussi ceux qui traitent de ses manifestation extraordinaires tels que les guerres, les soulèvements populaires et str. Par contre on va se concentrer sur l'analyse de la violence interpersonnelle quotidienne.

Quand on dit la société médiévale et celle de la première modernité cela évoque l'image d'une société fortement hiérarchisée ou le pouvoir central n'est pas très fort. A l'Occident il le devient au cours des XVe-XVIIe siècles, tandis que dans l'Europe du Centre et celle de l'Est il reste plus longtemps régit par la puissance des élites. C'est aussi l'image d'une société guerrière, dominée par la noblesse et en même temps profondément rurale, car les grandes villes n'étaient pas nombreuses. C'est une société très particulariste, très partagée, marquée par la prédominance du crédit local, une société de face-à-face, d'interconnaissances et d'interdépendances profondes, d'où la valeur de solidarité familiale, clanique, de voisinage, de métiers, mais aussi celle de fidélité…. Elle n'était pas immobile, mais patriarcale qui concevait la Tradition comme une valeur primordiale. Certes c'était la Tradition qui changeait mais à très long terme. C'était aussi une société basée sur les valeurs de l'honneur et cela pour toutes les couches sociales. Mais l'honneur n'était pas encore une valeur individuelle, elle va le devenir au cours du XVIe et du XVIIe siècles mais pas partout. A l'époque l'honneur était une valeur collective, le capital vie d'un groupe, sa force, son pouvoir qui marquait sa place dans la hiérarchie sociale. C'était aussi une société très compétitive et cela sur tous les plans. La société où pour prouver sa valeur et celle du son groupe le défit était le moyen le plus adapté. Apres tout c'était une société qui exigeait de ses membres la publicité de tous leurs actes et la participation active dans le règlement des conflits.

Bien sûr cette image est trop générale, mais en même temps il est suffisant pour répondre à la question, à un tel type de société, quel type de violence?

Concernant la période des Xe-XIe siècle les données ne sont pas nombreuses, alors on peut seulement souligner avec Claude Gauvard qu'à cette époque ce sont "les seigneurs…qui sont les fers de lance de la violence…, [et que] rapts, viols et brigandages signifient l'installation des lignages nobles"[1].

Aux siècles suivants la nature essentielle de la violence n'a pas vraiment changé, elle reste souvent l'apanage des élites. Robert Muchembled, quant à lui, constate que "depuis le XIIIe siècle, le profil type des coupables s'est peu modifié. Les femmes sont très minoritaires. Les plus nombreux sont les jeunes hommes âgés de 20 à 29 ans. Sous l'Ancien Régime leurs victimes présentent souvent des caractéristiques identiques et les affrontements meurtriers mettaient le plus souvent en jeu des questions de droit, de préséance, d'honneur…"[2]

Donc si on parle de la typologie de la violence européenne du Moyen Age et de début le l'époque moderne on remarque qu'elle présentait certaines constantes. Dans son ensemble elle était marquée par la prédominance de la violence masculine, souvent juvénile[3] et festive. Cette violence était saisonnière[4], souvent publique et collective. Les élites y jouaient un rôle important[5]. La vengeance, c'est-à-dire la violence ritualisée, restait un phénomène assez répandu[6]. A cette époque on est encore au sein de la culture de l'arme blanche et de celle de l'honneur  caractérisée par une conception sociale de la violence[7]. Cette société ne magnifiait pas la violence pour elle-même. Elle faisait d'elle un moyen du combat au service de valeurs simples qui fondaient son ordre social[8]. Et pour le démontrer on peut présenter quelques chiffres concernant surtout la violence meurtrière. Les taux d'homicide pour 100 000 habitants peuvent servir ici de référence.

Les études historiques concernant l'homicide démontrent qu'en l'Europe au Moyen-âge et au début des temps modernes le niveau de la violence interpersonnelle était très élevé. Pour la période entre 1300 et 1500 les taux d'homicides pour 100 000 habitants restent incertains. Ils variaient selon les régions entre 6 et 150[9]. Au début des temps modernes ils oscillaient entre 3/3,5 comme dans le Comté de Kent[10], et plus de 80 comme dans les zones urbaines des pays scandinaves[11]. Les variations entre les zones géographiques et entre villes et campagnes[12] qui étant toujours importantes, s'amplifiaient à partir du XVIe siècle[13].

Ainsi, à cette époque les grandes cité Européennes présentaient des taux de morts violentes assez impressionnants. Au XIIIe siècle ce sont les villes anglaises qui détenaient le palmarès de la violence meurtrière. A Londres les taux d'homicide oscillaient entre 36 et 52 pour 100 000 habitants et à Oxford, une ville universitaire, ils montaient jusqu'à 110. Au XVe siècle c'est Stockholm avec le taux de 45 et Amsterdam avec celui de 47 qui détiennent le record[14].

Quant au royaume de France l'étude des lettres de grâce octroyées par les rois au cours des deux derniers siècles du Moyen Age démontre que 57% d'entre elles concernaient l'homicide, et seulement 16% étaient délivrées suite aux affaires de vol[15]. Pour le début de l'époque moderne l'étude des affaires portées en appel devant le Parlement de Paris donne les proportions suivantes: 32% des appels étaient liés aux crimes contre les biens et 47% aux crimes contre les personnes.[16].

Concernant les Pays-Bas, les rémissions octroyées au XVIe siècle aux habitants d'Artois démontrent l'existence dans cette région d'une forte criminalité sanguinaire. L'étude effectuée par Robert Muchembled relève à Arras un taux d'homicide de 9, à Saint-Omer de 5 et à Béthune de 15[17].

Quant aux juridictions des petites villes ici les agressions physiques souvent primaient par rapport aux homicides[18]. Ce sont les tendances qui sont semblables à la criminalité sur les terres ruthènes, comme dans certaines autres zones rurales à faible urbanisation[19].

Ainsi, on peut dire que depuis le Haut Moyen Age le seuil de tolérance par rapport à la violence physique était très grand partout en Europe. Mais en règle générale ces sociétés savaient user de la violence et ont réussi à l'intégrer pour faire d'elle "un ressort nécessaire de liens sociaux"[20].

Par ailleurs certaines mutations se sont produites entre 1400 et 1600 dans la "mécanique" de la violence. Elles concernaient surtout la transformation des expressions de l'honneur qui de physiques deviennent verbales et écrites (dénonciations et calomnies). On remarque aussi la diminution du rôle de la famille donc l'individualisation de la violence D'un autre coté, la violence semble migrer de l'espace public vers l'espace privé[21].

Les changements majeurs ont commencé à se faire sentir à partir de la fin du XVIe siècle mais surtout vers les années 1620/1650. C'est à partir de cette période qu'émergent en Occident les tendances liées au déclin progressif de la violence physique[22]. Alors les spécialistes observent l'apparition de larges différences entre cinq groupes de pays qui marquaient le processus de pacification des mœurs.

En Angleterre les taux d'homicides retombent et arrivent au niveau de 10 à 3 au cours des XVIe-XVIIe siècles. Les Pays-Bas, et les Provinces Unie baissent leurs taux de morts violentes de 40 (Amsterdam) et de 10 (Bruxelles) au XVIe siècle jusqu'à 0,7 et 3 à la fin du XVIIIe siècle. En Scandinavie les taux d'homicide restaient assez élevés durant les XVIe-XVIIe. Ils commencent à chuter vers le début du XVIIIe siècle pour arriver au niveau de 1,3 vers 1754. En Italie la baisse de la violence homicide est aussi assez tardive. Alors à Rome les taux de meurtres restent de 30 à 70 jusqu'à la fin du XVIIe siècle, pour descendre à 10 seulement en 1840. Le Saint Empire et la Suisse se situent plutôt entre les pays scandinaves et l'Italie. Quant à la France on observe une augmentation des cas homicides entre 1580 et 1610 suivie d'un déclin massif à partir de 1620[23]. En se qui concerne Pologne et Ruthènie ici au XVIe siècle le niveau de la violence meurtrière parait être assez modéré et stable. Ce sont surtout les excès, les coups et les blessures et les atteintes aux propriétés privés, qui déterminaient l'image de la violence sur ces terres.

Quels sont les facteurs qui ont provoqué ce déclin de la violence meurtrière en Europe? On peut en compter aux moins six. On peut ici parler du mouvement de "civilisation de mœurs" décrit par le célèbre sociologue Norbert Elias[24]. De facteur religieux, notamment en ce qui concerne les pays appartenant au modèle septentrional, l'Angleterre, les Provinces Unies et la Scandinavie, qui sont devenues au XVIe siècle protestants et partageaient un modèle éthique qui prêtait une attention particulière à la valeur de la vie humaine[25]. Mais aussi on peut parler de la diminution des conflits sanglants de rivalité masculine, de déplacement  de la violence létale dans un cercle familial plus opaque à l'entourage, et surtout du retrait graduel des élites de la violence interpersonnelle, dont parle Manuel Eisner[26].

Mais finalement c'est le changement de mode de régulation lié au renforcement des structures étatiques qu'y jouait le rôle prépondérant.

Aujourd'hui dans les sociétés européennes la régulation étatique de la violence interpersonnelle domine. L'Etat a un droit exclusif à l'exercice de la violence dite "légitime" ou "légale". Mais ce n'était pas toujours ainsi. Et pour le comprendre il faut distinguer l'ordre juridique imposé par l'Etat de tous les autres types de normativité, en le considérant comme un des moyens de régulation sociale. Un moyen parmi d'autres, mais un moyen spécifique. C'est un ordre normatif et symbolique à part, qui n'est pas conventionnel, mais un produit de la volonté politique, un commandement qui s'appuie sur un ordre coercitif[27]. Dans la société l'ordre juridique étatique partage l'espace vital avec plusieurs autres n'appartenant pas à l'Etat[28].

Alors on peut parler de l'existence de deux formes de régulation, une verticale appartenant à l'Etat et l'autre horizontale inhérente aux ordres juridiques non étatiques. La mosaïque juridique combinant ces deux modes de régulation, présentait un trait distinctif des sociétés du passé. En outre, avant la fin du Moyen Age l'Etat n'intervenait pas vraiment dans le domaine de la régulation de la violence interpersonnelle. Pourtant, comme le souligne Julian Pitt-Rivers, “la défense de l’honneur et la nécessité de la pacification apparaissent bien comme les deux exigences contradictoires des sociétés médiévales et modernes”[29]. Mais à l'époque l'échelle de valeurs n'était pas la même qu'aujourd'hui. Alors, même " l'homicide est finalement rentré très tardivement dans le champ du pénal. Ce n'est pas le signe que la vie humaine n'a pas de prix, mais que la vie humaine n'est rien si l'honneur est bafoué"[30]. Ainsi, la violence est restée durant des siècles dans le domaine d'autorégulation privée dite coutumière qui s'exerçait au niveau des communautés locales, urbaines ou rurales.

Mais, en quoi consistait-t-elle? En parlant schématiquement on peut dire que l'autorégulation coutumière tâchait de cadrer les expressions des la violence interpersonnelle en les dotant des codes et des rites afin qu'elles ne soient pas ni spontanée ni illimitée. Généralement un conflit était pratiqué en trois phases. La première était celle de la rupture. Elle débutait par le rite de l' "appel" se poursuivait par une série d'actions codifiées comportant les injures et les menaces, verbales et physiques. La deuxième phase, celle des représailles, était orchestrée autour du rite du combat, vu et ressenti comme une sorte de communion, sinon comme un sacre. La troisième était normalement réservée à la réconciliation qui se déroulait autour du rite de l'assujettissement.

En ce qui concerne les codes de comportement ils comportaient un certain nombre de tabous qui pris ensemble peuvent être présentés sous forme de quatre principes structurant, ceux de solidarité, de réciprocité, de distance sociale et de publicité. Alors, pour qu'un conflit soit loyal et honorable les trois phases devaient être jouées, les rites accomplis et les codes respectés. Le groupe gagnant obtenait à la clé un surplus d'honneur, en tant que capital symbolique, mais aussi agrandissait ses biens matériels au moyen d'amendes et de compensations pécuniaires qu'il recevait de la part des vaincus. Le groupe perdant, malgré l'échec, était réintégré dans la sociabilité locale sans pour autant perdre son statut et son honneur. Alors on peut constater qu'un tel modèle de conflit qui permettait de doser les phases d'hostilités[31] contribuait à la restauration de l'équilibre des forces sociales, ce qui de tout temps représentait la finalité de la vindication[32].

Lorsqu'on cherche à définir la teneur des “rites punitifs”, on peut évoquer la thèse de Nathalie Zemon Davis selon laquelle “La violence est liée … à la vie culturelle. Quant aux actes de violence proprement dits, ils proviennent d’un arsenal de traditions punitives et purificatoires”[33]. Et bien que l’arsenal d’agressions lié à la spécificité culturelle des sociétés possédait ses caractéristiques propres, on peut relever certaines analogies, à commencer par la division symbolique du corps humain et des ses parures (vêtements, armes) utilisée dans les actes d’agression, de même que les rituels de purification s’inspirant des traditions de l’Ancien Testament. Les analogies touchent aussi le phénomène d’agression verbale, tant les réactions à celle-ci que l’utilisation d’un certain éventail quelque peu stéréotypé d’invectives. Mais c’est dans les “rites de réconciliation” qu'on observe les principales ressemblances.

De plus toute confrontation pouvait se terminer à n'importe quel moment par un accord privé, un compromis entre les parties. A partir de la fin du XVe siècle les affrontements privés étaient déjà assez souvent menés sur deux fronts, celui d'actions musclées et celui de combats judiciaires. A cette époque la vengeance coexistait avec le système des peines publiques comme éléments d'un même ensemble[34]. Alors la justice jouait le rôle de médiatrice.

Comme on peut le remarquer ce type de régulation savait tirer profit de la violence en tant qu'un moyen efficace de régulation sociale, dont le but était de réconcilier les parties en conflit, de recoudre le tissu social, de réintégrer les coupables et surtout de dédommager les victimes. Ce qui était d'ailleurs primordial. Un large éventail d'amendes pécuniaires, y compris Wergeld, d'amendes honorables et de trêves étaient prévu pour apaiser les tensions.

En ce qui concerne la régulation verticale, celle de l'ordre juridique étatique on peut constater que "l'émergence du pénal est intimement liée à la montée en puissance d'un autorité publique,…à l'étatisation du politique"[35], elle est "influencée par les formes… de gouvernement, mais encore par les philosophies du droit et de l'Etat"[36].

C'est à la fin du XVe et au XVIe siècle que commence en Europe le véritable processus de criminalisation de la violence. Il était lié aux efforts de centralisation des Etats, à la romanisation du droit, à l'homogénéisation des coutumes locales, et à l'instauration de procédures criminelles extraordinaires, écrites et expéditives qu'on utilisait à l'encontre de certaines types de prévenus possédant une mauvaise réputation, mais surtout à l'encontre de certains types de crimes qu'on appelait à l'époque en France "les cas royaux" et en Ruthénie "les cas de gouverneurs". Ici on parle de la hiérarchie de crimes qui parait être plus au moins homogène dans plusieurs Etats européens. Sur les terres ukrainiennes les Statuts Lithuaniens (1529, 1566, 1588) la commençaient par le crime de lèse-majesté la poursuivaient par la criminalisation de la violence interpersonnelle dans ses formes les plus graves, parricide, assassinat avec préméditation, et puis les cas de violence entraînant la mort et l'effusion de sang. La liste se poursuivait avec l'enlèvement, le viol, l'attentat armé contre la propriété privée, l'incendie volontaire, le brigandage, suivi de vol et s'achevait avec le port d'armes dans les lieux de paix publique et la désobéissance aux forces de l'ordre[37]. Cette liste était complétée en France, par la sorcellerie, le blasphème et les crimes de mœurs. Quant à l'infanticide en Ruthénie et en Artois de Charles Quint, il n'était pas du tout criminalisé[38]. Et pourtant, au cours des XVIe-XVIIe siècles il était défini en tant qu'un délit distinctif dans plusieurs Etats européens[39], comme en France en 1557[40] et en Angleterre en 1624.

…….Quant à la réelle politique punitive, au XVIe siècle les magistrats du Parlement de Paris et ceux de Bordeaux se focalisaient sur la poursuite d'homicide, de vol, de rapt de bigamie et de sodomie, en tant que crimes masculins. Ils prêtaient attention à l'infanticide, à l'adultère, à la paillardise et au maquerellage, en tant que crimes féminins[41]. En Ruthénie on ne remarque pas de différence dans le traitement judiciaire de la criminalité masculine et féminine. Ici l'ordre étatique à travers ses institutions locales manifestait de l'indifférence par rapport à la violence meurtrière, situation qui en partie était propre aux Pays-Bas du début du XVIe siècle où les crimes de sang continuaient à appartenir à la sphère privée[42]. En Allemagne le manque de sévérité envers l'homicide est frappant comme en Angleterre où au XVIe- première moitié du XVIIe siècles la justice insulaire punissait de mort surtout des coupables de vol, de brigandage ou de cambriolage[43]. Dans les grandes villes de la Couronne polonaise les crimes les plus sévèrement punis étaient l'homicide, l'infanticide, l'inceste, la sodomie et le vol[44].

De coté de peines on peut prendre pour exemple le développement de la justice française et en distinguer trois période majeures. La première était celle qui durait tout le Moyen Age jusqu'au début des temps modernes. A cette période la justice étatique n'est pas très sévère. Les rémissions royales étaient souvent accordées surtout pour les homicides non qualifiés. Les bannissements et les amendes dominent en tant que moyens coercitifs. Ensuite de la fin du XVIe et au XVIIe siècles vient la période des châtiments publiques corporelles, soit disant "le temps de supplices"[45]. Et à l'aube du XVIIIe siècle arrive le temps des compromis marqué par le remplacement progressif des peines corporels par d'autres types de châtiments, la prison et les galères par exemple.

Au cours des siècles qu'on a survolés trois modèles socio culturels se sont succédés en Europe Occidentale, celui de "l'honneur et de la honte" qui à duré jusqu'à la fin du XVIe siècle, celui "de l'obéissance" au roi absolu, qui à débuté avec l'éclatement des supplices et celui "de la culpabilité" qui présente le modèle contemporain[46]. Trois cultures, trois visions du monde, au fil du temps la violence directe, physique, interpersonnelle reculait progressivement en cédant la place aux autres formes de l'agressivité humaine. Aujourd'hui on ne sait plus user de la violence rituelle, celle qui protège l'honneur des gens et rétablit l'équilibre des forces dans la société. On a le droit de se défendre, mais on a perdu celui de défendre les autres. Les liens qui unissaient jadis les gens en clans, en communautés de voisinage et de métiers sont de nos jours dissous. Et en tant que victimes on n'existe plus, car c'est au nom de la loi et de l'ordre, notions infiniment abstraites, que régit le système coercitif de l'ordre étatique. Alors, on est seul devant le système de la violence dite "légitime" multivoque et omniprésente dans ses formes les plus élaborée de la violence symbolique, les discours sécuritaires y compris.

 


[1] Bruno Lemesle, Michel Nassiet, Pascal Quincy-Lefevre " Introduction", dans "La violence et le judiciaire. Discours, perceptions, pratiques", sous la direction de Antoine Follain et autres, Presses Universitaires de Rennes, p. 9

[2] Claude Gauvard "Violence et ordre public au Moyen Age", Picard, Paris 2005, p. 11

[3] Robert Muchembled "Une histoire de la violence. De la fin du Moyen Age à nos jours", Editions du  Seuil, Paris, 2008, p. 21

[1] Claude Gauvard "Violence et ordre public…", p. 11, 16

[2] Robert Muchembled "Une histoire de la violence. De la fin du Moyen Age à nos jours", Editions du  Seuil, Paris, 2008, p.20

[3] Robert  Muchembled "Une histoire de la violence…" p. 70

[4] Robert Muchembled "Violence au village…", p. 27-28

[5] Claude Gauvard "Violence et ordre public….", p. 246, 263

[6] Jean-Philippe Juchs "La faide entre discours royal et pratiques judiciaires en France dans la première moitié du XIVe siècle", in Normes juridiques et pratiques judiciaires du Moyen Age à l'époque contemporaine, sous la direction de Benoît Garnot, Editions Universitaires de Dijon, 2007, p. 52,

Dag Lindström "Les homicides en Scandinavie, analyse à long terme", in Histoire de l'homicide en Europe de la fin du Moyen Age à nos jours", La Decouverte, Paris, 2009, p. 262, 265

[7] Xavier Rousseaux, Bernard Duvent, Aude Musin, "Civilisation des mœurs et/ou disciplinarisation sociale? Les sociétés urbaines face à la violence en Europe (1300-1800), in Histoire de l'homicide…, p. 294

[8] Ibid.

[9] Robert Muchembled "Une histoire de la violence…", p. 68

Xavier Rousseaux, Bernard Duvent, Aude Musin, "Civilisation des mœurs et/ou disciplinarisation sociale?...", p. 274

[10] Gerd Schwerhoff "Justice et honneur. Interpréter la violence à Cologne (XVe-XVIIIe) siècle", in Annales. Histoire, Science Sociales, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, diffusion Armand Collin, 62e année, n. 5, septembre-octobre 2007, p. 1057

[11] Dag Lindström "Les homicides en Scandinavie, analyse à long terme", in Histoire de l'homicide en Europe, p. 255

[12] Xavier Rousseaux, Bernard Duvent, Aude Musin, "Civilisation des mœurs et/ou disciplinarisation sociale?..", p. 293

[13] Manuel Eisner, "Long-term historical trends historical trends in violent crime", in Crime and justice. A review of research, Edited by Michel Tonry, The Universuty of Chicago Press, Chicago and London, 2003, v. 30, p. 100

Robert Muchembled "Une histoire de la violence…", p. 69

[14] Xavier Rousseaux "Ordre moral, justice et violence: l'homicide dans les sociétés européennes XIIIe-XVIIIe siècle", in Ordre moral et délinquance de l'Antiquité au XXe siècle, sous la dir. de Benoît Garnot, Editions Universitaires de Dijon, 1994, p. 70

[15] Claude Gauvard "De grâce especial. Crime, Etat et Société en France à la fin du Moyen Age", Publications de la Sorbonne, 1991, v. 1, p. 241

[16] Robert Muchembled, "Fils de Caïn, enfants de Médée. Homicide et infanticide devant le parlement de Paris (1575-1604)", in Annales. Histoire, Science Sociales, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, diffusion Armand Collin, 62e année, n. 5, septembre-octobre 2007, p. 1069, 1073

[17] Robert Muchembled "La violence au village. Sociabilité et comportements populaires en Artois du XVe au XVIIe siècle", Editions Brepols, 1989, p.19

[18] Gregory Hanlon "Les rituels de l'agression en Aquitaine au XVIIe siècle", Annales ESC, mars-avril 1985, no 2, p. 248

[19] Tomás A. Mantencón "Homicides et violence dans l'Espagne de l'Ancien Régime", in Histoire de l'homicide en Europe, p.28, 47

[20] Claude Gauvard "Violence et ordre public…", p. 13

[21] Xavier Rousseaux, Bernard Duvent, Aude Musin, "Civilisation des mœurs et/ou disciplinarisation sociale?...", p. 302

[22] Xavier Rousseaux "Ordre moral, justice et violence…", p. 66

[23] Robert Muchembled "Une histoire de la violence…", p. 68-69

[24] Norbert Elias "La civilisation des mœurs", Calmann-Lévy, Paris, 1973

[25] Robert Muchembled "Une histoire de la violence…", p. 69

[26] Xavier Rousseaux, Bernard Duvent, Aude Musin, "Civilisation des mœurs et/ou disciplinarisation sociale?...", p. 275-276

[27] Pierre Noreau, «La norme, le commandement et la loi: le droit comme objet d'analyse interdisciplinaire», Politique et Société, v. 19, nos 2-3, 2000, p.163, 172

[28] Jean Carbonnier, Sociologie juridique, éd. QUADRIGE/PUF, 2004, (1ère édition 1978), Paris, p. 315, 356, 362

[29] Julian Pitt-Rivers "Anthropologie de l’honneur. La mésaventure de Sichem", Hachette, Paris, 1997.

[30] Claude Gauvarde "Violence et ordre public…", p. 16

[31] Claude Gauvard "L'honneur blessé dans les sociétés médiévales", in Vengeance. Le face-à-face victime/agresseur, Dirigé par Raymond Verdier, Editions Autrement, Paris, 2004, p. 160

[32] Raymond Verdier "Postface. De la vengeance à la réconciliation", in La vengeance. La vengeance dans les sociétés occidentales, textes réunis et présentés par Raymond Verdier, Editions Cujas, Paris, 1980, v. II, p. 193

[33] Nathalie Z. Davis "Les cultures du peuple. Rituels, savoirs et résistances au XVIe siècle", Paris, 1979, p. 290

[34] Raymond Verdier "Une justice sans passion, une justice  sans bourreau", in La vengeance. Vengeance, pouvoirs et idéologies dans quelques civilisations de l'Antiquité, textes réunis et présentés par Raymond Verdier et Jean-Pierre Poly, Editions Cujas, 1984, v. 3, p. 150-151;

Gérard Courtois "La vengeance, du désir aux institutions", in La vengeance. La vengeance dans la pensée occidentale, textes réunis et présentés par Gérard Courtois, Editions Cujas, Paris, 1984, v. 4, p. 29

[35] Philippe Robert, Francine Soubiran-Paillet, Michel van de Kerchove "Normativités et internormativités", Normes, normes juridiques normes pénales. Pour une sociologie des frontières, sous la dir. de Philippe Robert, Francine Soubiran-Paillet, Michel van de Kerchovn Collection "Logiques sociales", Déviance/GERN, Harmattan, 1997, t. 1, p.24

[36] Angèle Kremer-Marietti "Les fondements philosophiques du droit pénal", Version révisée d'un article publié dans Le Droit en Procès, Jacques Chevallier (éd.), Paris, PUF, 1983, Dogma. Revue électronique de sciences Humaines, http://dogma.free.fr/txt/AKM-droit_penal.htm

[37] Véronika Buteyko "Le droit pénal et les pratiques judiciaires pénales dans les terres ukrainiennes du Grand Duché de Lituanie aux XVIe siècle: une réalité métissée", in Normes juridiques et pratiques judiciaires du Moyen Age à l'époque contemporaine, sous la direction de Benoît Garnot, Editions Universitaires de Dijon, 2007, p. 398

[38] Robert Muchembled "Fils de Caïn, enfants de Médée…", p. 1075

[39] James Sharpe "Histoire de la violence en Angleterre (XIIIe-XXe siècles) in Histoire de l'homicide en Europep; 238

[40] Robert Muchembled "Une histoire de la violence…", p. 56

[41] Robert Muchembled "Fils de Caïn, enfants de Médée…", p. 1074

[42] Robert Muchembled "Fils de Caïn, enfants de Médée…", p. 1075,

James Sharpe "Histoire de la violence en Angleterre (XIIIe-XXe siècles) in Histoire de l'homicide en Europe…,p. 238-239

[43] Gerd Schwerhoff "Justice et honneur. Interpréter la violence à Cologne (XVe-XVIIIe)…" siècle", p. 1039

[44] Marcin Kamler "Les peines pour le vol à Cracovie et à Poznan' dans la deuxième moitié du XVIe siècle", (en polonais: "Kary za kradzież w 2 połowie XVI wieku"), in L'ancienne société de Pologne, (en polonais: Społeczeństwo staropolskie), sous la réd. de Andrzej Wyczańskij, Editions scientifiques de Pologne, v. IV, Varsovie, 1986, p. 8

Hubert Łaszkiewicz "Les peines infligées par le tribunal urbain de la ville de Lublin dans la deuxième moitié du XVIIe siècle", (en polonais: "Kary wymierzone przez sąd miejski w Lublinie w drugiej połowie XVII wieku"), in Czasopismo Prawno-Historychne, v. XLI, cahier 2, 1989, p. 139-145

[45] Robert Muchembled "Le temps de supplices. De l'obéissance sous les rois absolus. XVe-XVIIIe siècle", Armand Colin, Paris 1992

[46] Xavier Rousseaux, Bernard Duvent, Aude Musin, "Civilisation des mœurs et/ou disciplinarisation sociale?...", p. 294

Mise à jour le Vendredi, 24 Juin 2011 13:57
 
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