S5 Box

Espace Membres




 

 

Allocution de Jacques Hébert président du colloque PDF Imprimer Envoyer

Allocution de Jacques Hébert, Président du colloque FIPAM d'avril 2011

 

L’importance d’enseigner les arts martiaux dans une perspective psychosociale.  Jacques Hébert, professeur, École de travail social, Université du Québec à Montréal.


INTRODUCTION


Ma pratique professionnelle, pendant une dizaine d’années, comme intervenant social au Québec, dans des internats pour jeunes  délinquants et un hôpital psychiatrique sécuritaire pour adolescents et adultes ayant commis des crimes violents et présentant des problèmes de santé mentale m’a permis de constater une faille importante. Ces établissements n’enseignaient pratiquement rien à ces personnes en difficulté pour apprendre à s’autocontrôler. Les mesures de contrôle venaient généralement de l’extérieur : salles d’isolement,  mesures de contention,  camisoles chimiques (usage de médicaments), etc... Cette observation m’a conduit à chercher activement une piste pour sortir de ce cercle vicieux.

 

 

Comment aider ces individus à développer leur maîtrise de soi ? La maîtrise de soi représente un atout précieux pour vivre en société. Elle constitue une forme de pouvoir dans la mesure où un sujet  qui  contrôle  son agressivité peut plus facilement recourir à des conduites pacifiques pour s’affirmer et entrer en relation avec les autres. J’avais remarqué également que plusieurs de ces jeunes et adultes en détresse étaient réfractaires dans un premier temps aux approches centrées sur les verbalisations.

 

 

 

UNE HYPOTHÈSE À VÉRIFIER

Au début des années 80 j’avais commencé une pratique régulière d’un art martial sans y voir de liens directs avec le travail social. Un jour, je suis tombé par hasard (serendipity) sur un article1 qui allait changer ma perspective d’intervention. En 1985, je décidais de m’inscrire à un doctorat en service social2.  La thèse consistait à expérimenter et évaluer une approche jumelant deux disciplines, le karaté-do et le travail social, auprès d’élèves du primaire qui présentaient des comportements agressifs sur une base régulière. Ce projet  partait de l’hypothèse qu’il fallait passer par le corps pour influencer le psychique et favoriser la socialisation. Un constat alarmant ressortait cependant de la littérature scientifique3 en rapport avec l’enseignement des arts martiaux. L’enseignement se devait d’être traditionnel pour exercer une influence positive au plan de la confiance et du contrôle de soi sinon il pouvait y avoir augmentation des conduites agressives chez les pratiquants. Qu’est-ce qu’un enseignement traditionnel ? Au plus, les études sur la question, mentionnent qu’il importe de transmettre les valeurs morales et philosophiques rattachées à ces disciplines. La manière d’enseigner ces valeurs reste cependant obscure. Même la référence aux mondo ne dit rien sur la manière de procéder aux échanges entre l’enseignant et les élèves.

L’enseignement technique demeure  pourtant la principale façon d’initier aux arts martiaux. Il n’y a qu’à parcourir la grande majorité des ouvrages publiés pour se rendre compte  que les photos et les schémas viennent principalement  illustrer les composantes techniques. Une mention est parfois faite aux principes moraux qui guident l’enseignement sans toutefois expliquer comment ces notions sont abordées dans les cours. C’est comme si l’énumération de ces valeurs donnait davantage bonne conscience qu’un accès à un réel témoignage d’une pratique réflexive et un savoir-faire à ce niveau. N’est-ce pas une tendance dominante dans plusieurs clubs et d’écoles d’arts martiaux ? Comment enseigner la dimension morale ou philosophique des arts martiaux si les enseignants n’ont pu être exposés à des modèles de pratique dans cette voie ? Tokitsu 4 avance une idée intéressante selon le sens donné aux mots. Un instructeur montre des techniques, un entraîneur amène une élite sportive à performer alors qu’un enseignant ou un professeur transmet des valeurs. L’utilisation des deux premiers termes n’a-t-elle pas produit une déviation  à des fins spectaculaires, commerciales, lucratives et sportives au détriment d’un enseignement traditionnel ?

 

COMMENT ACTUALISER LES VALEURS MARTIALES À L’INTÉRIEUR ET À L’EXTÉRIEUR DU DOJO ?

Nous désirons partager  humblement notre expérience  en sachant que d’autres  professeurs auraient intérêt à faire connaître  leur  expertise  à ce niveau.  Nous avons mené, depuis une dizaine d’années, des recherches-actions en jumelant le karaté-do et le travail social  dans trois écoles primaires et trois écoles secondaires situées dans des quartiers défavorisés au plan socio-économique de la région de Montréal. Le terrain scolaire est privilégié parce qu’il représente un milieu de vie important pour les jeunes. Ce milieu permet également d’établir des collaborations avec les parents et le personnel scolaire.   Les cours peuvent se dérouler sur les heures de classe ou immédiatement après l’école. L’activité est généralement offerte  à tous les jeunes d’une école pour éviter  toutes formes de stigmatisation. Il y a eu une exception dans deux écoles secondaires où les cours ont été offerts uniquement à des élèves présentant des troubles graves du comportement et/ou des problèmes de santé mentale.

Un cours dure 90 minutes à raison de deux séances par semaine. Quinze à vingt minutes par cours sont consacrées à des réflexions et des discussions sur les valeurs prônées par l’art martial. L’objectif consiste à permettre au groupe de  dégager comment ces valeurs peuvent se traduire dans et à l’extérieur du dojo ?  En quoi ces valeurs ont-elles une signification pour les élèves ? Il ne suffit pas de réciter le code moral d’une discipline martiale pour que ce dernier fasse du sens automatiquement  chez un pratiquant. L’enseignant doit faciliter les liens explicites entre ces valeurs et leur application dans la vie quotidienne. Les élèves s’assoient en cercle avec l’enseignant pour vivre cette animation.  La consigne veut que personne n’ait l’obligation de parler mais  chacun écoute celui qui prend la parole. L’animateur s’assure de cultiver l’écoute entre les membres du groupe et remercie chaque personne qui a parlé pour son témoignage ou son apport à la  discussion.

 

Voici quatre exemples pour illustrer notre pratique.

a) Utiliser les situations de vie

Ces situations peuvent servir de déclencheur à la discussion. Un élève, d’une autre école, s’est fait frappé par un élève parce qu’il lui avait arraché sans préavis sa casquette. Le jeune est tombé par terre inconscient. Les ambulanciers ont dû intervenir pour le  transporter d’urgence à  l’hôpital parce que son état était jugé critique. L’incident a fait la manchette des médias. Que pensez-vous de cette situation ? Que pensez-vous du geste de celui qui a frappé parce qu’il s’est fait enlever sa casquette ? Que pensez–vous du geste de celui qui a arraché la casquette ? Voyez-vous d’autres moyens non-violents  de sortir d’une situation  semblable ?  Que retenez-vous de notre discussion?

b) Recourir à des contes moraux ou philosophiques

Les contes sont puisés principalement d’un ouvrage de Pascal Fauliot 6 mais d’autres contes qui sont porteurs de messages pacifiques peuvent alimenter les échanges. Quels messages contient ce conte ? Voyez-vous des liens avec votre vie ? Si oui lesquels ? Comment les messages de ce conte peuvent-ils vous  aider dans votre vie ? Avez-vous un exemple ?  Que retenez-vous de notre échange d’aujourd’hui ?

c) Référer au code moral.


Dans le style de karaté-do pratiqué (shotokan), cinq principes guident l’élève : recherche la perfection du caractère, sois loyal, surpasse-toi, respecte les autres et abstiens-toi de toute conduite violente. Les élèves sont amenés à définir dans leurs mots la signification qu’ils donnent à chacun de ces principes. Des affiches géantes sont ensuite accolées au mur du dojo et les mots chaque élève y sont inscrits avec un crayon feutre et le prénom de ce dernier. L’enseignant effectue ensuite des allers-retours entre des éléments vécus à l’intérieur ou à l’extérieur dojo pour permettre aux élèves d’établir des liens avec le code moral. L’enseignant : « Je vois que vous vous êtes dépassés  aujourd’hui. À quel principe cela  vous renvoie-t-il ? » Un élève : « Au principe surpasse-toi.» L’enseignant : « Peux-tu expliquer ta réponse ? » « Quels sont les effets de ce dépassement au dojo ou à l’extérieur  ?

d) Employer un journal dialogique

Il s’agit d’un cahier personnel dans lequel l’élève partage ses réflexions et son cheminement dans l’apprentissage d’un art martial. L’élève peut y inscrire ses objectifs, entretenir une correspondance avec l’enseignant sous la forme des questions et de réponses. L’enseignant peut y ajouter des     encouragements touchant les progrès. L’important est de rappeler que ce cahier est confidentiel entre l’enseignant et l’élève. L’enseignant doit dans un premier temps indiquer à l’élève qu’il a bien entendu son message avant de lui répondre et de lui renvoyer une question ou un commentaire.


L’élément qui semble avoir le plus déterminant en terme d’influence positive dans un dojo demeure la  capacité de l’enseignant à établir une relation de confiance avec ses élèves et de témoigner d’un modèle8 de conduite exemplaire entre ses paroles et ses actes tant  à l’intérieur qu’à l’extérieur du dojo. Malheureusement, à ce registre, le meilleur peut côtoyer le pire. Les  fédérations se limitent habituellement à évaluer le savoir et le savoir-faire technique des enseignants alors que ce dont il est question ici c’est de l’évaluation du savoir-être.

 

EN GUISE DE CONCLUSION ; UNE RÉFLEXION SUR LES APPROCHES QUI GUIDENT L’ENSEIGNEMENT DES ARTS MARTIAUX S’AVÈRE NÉCESSAIRE.

Les approches retenues pour enseigner les arts martiaux devraient-elles faire l’objet d’un regard plus critique ?  Examinons sommairement les principales approches9 utilisées en Occident et quelques-unes de leurs limites. Le behaviorisme met l’accent sur le conditionnement et le conformisme. Domine en classe, une autorité absolue représentée par l’enseignant. Le conformisme militaire en constitue un bel exemple : répondre aux ordres, ne pas se poser de questions quand les directives viennent d’un supérieur. Dans certains dojos, l’exécution de consignes  vise avant tout  à apprendre à l’élève à se soumette de manière inconditionnelle à l’autorité malgré les effets néfastes que ce genre de méthode peut produire. La psychanalyse pose comme préambule que les conflits vécus par une personne  trouvent leur source à l’intérieur d’elle-même alors que ce n’est pas toujours le cas.  Des éléments externes peuvent  également être mis en  cause. La démarche s’appuie sur la prise de conscience et la verbalisation mais que faire si au départ ces dernières sont bloquées ?  L’humanisme croit au potentiel de développement de personnes. Il s’appuie sur le postulat que chacun possède en lui les forces nécessaires pour se réaliser. Ces dernières demandent parfois pour émerger d’être soutenues par un tiers. Le fait de miser sur la responsabilité individuelle ne risque-t-elle pas d’augmenter, en cas d’échec, la  culpabilité chez la personne ? L’humanisme occulte que  des facteurs sociaux  peuvent freiner l’actualisation de soi.  L’approche psychosociale pose que l’individu peut devenir dysfonctionnel ou inadapté dans un contexte social donné. Dans cette situation il devient nécessaire d’aider la personne à retrouver un fonctionnement social jugé adéquat selon les normes dominantes. Le milieu social n’est cependant pas remis en question pour expliquer les problèmes personnels ni les jeux de pouvoir  des acteurs sociaux  qui définissent les normes.  L’approche systémique met en relief l’importance des interactions entre la personne et son environnement mais à force de considérer les problèmes en termes de systèmes et de sous- systèmes il y a un risque de se limiter  dans la pratique  à modifier les compétences d’une  personne dans un environnement donné.  Le constructivisme avance  que la réalité se bâtit à partir de la représentation des acteurs en présence. La réalité doit-elle toujours se fonder sur la subjectivité ? Le pragmatisme s’appuie sur le principe qu’une théorie reste valable en autant qu’il est possible d’en vérifier l’utilité  dans la pratique. La théorie vient-elle dans ce contexte avant la pratique ou la pratique avant la théorie ou la fusion théorie-pratique demeure possible ?  Les philosophies orientales se présentent vis-à-vis ces approches occidentales comme des voies alternatives à explorer devant la complexité de l’individu et du social. Elles se présentaient comme une option intéressante parce qu’elles partent du principe qu’il faut  considérer l’être dans sa totalité. En ce sens, le taoïsme 11  vise principalement la dimension corporelle, le zen12, la dimension psychique et le confucianisme,13  la dimension sociale. L’avenir de nos sociétés demandera de nouvelles façons d’analyser et d’intervenir sur les personnes et les milieux de vie. Des ponts restent à établir entre ces visions occidentales et orientales pour découvrir des nouvelles opportunités afin de mieux comprendre l’humanité et bâtir un monde plus pacifique.  L’organisation de ce colloque, par la FIPAM,  demeure une initiative louable dans cette direction. Elle a permis  le  partage  de connaissances entre praticiens et chercheurs pour dégager des avenues stimulantes à explorer.

Quelle est la contribution des  arts martiaux dans une société en perte de repères ? Les citoyens des sociétés modernes seraient en crise d’identité et de balises normatives. Les pistes de solution restent cependant plus faciles à énoncer qu’à concrétiser :

« Mon identité se définit par les engagements et les identifications qui déterminent le cadre ou l’horizon à l’intérieur duquel je peux essayer de juger cas par cas ce qui est bien ou valable, ce qu’il convient de faire, ce que j’accepte ou ce à quoi je m’oppose. En d’autres mots, mon identité est l’horizon à l’intérieur duquel je peux prendre position.« Savoir qui on est, c’est pouvoir s’orienter dans l’espace moral à l’intérieur duquel se posent les questions sur ce qui est bien ou mal, ce qu’il vaut ou non la peine de faire,  ce qui  à ses yeux a du sens ou de l’importance et ce qui est futile ou secondaire.»


Les arts martiaux représentaient dans cette perspective un voie intéressante pour bâtir la paix en soi et autour de soi et donner un sens à sa vie. Il importe de rappeler que leur but premier demeure d’aider le pratiquant à  canaliser son agressivité dans une voie positive.  En ce sens, l’art martial est plus qu’un sport, il représente à la fois une activité physique, éducative, morale et sociale. Un des défis reste à mieux comprendre  comment l’apprentissage d’un art martial peut contribuer à la prévention de la violence et la promotion de la paix dans nos sociétés. Un éminent expert en dynamique de groupe avance trois conditions pour qu’un apprentissage devienne significatif : vivre du succès, être reconnu et développer un sentiment d’appartenance. Toutes les écoles d’arts martiaux répondent-elles à ces exigences en regard de  leur  méthode d’enseignement ? L’avenir nous demandera  de répondre plus précisément à la question : Quel art martial, enseigner de quelle manière et par qui, rejoindra quels pratiquants afin d’atteindre  quels résultats ?

 

Jacques Hébert

 

 


 

Réactions:

 

Ce matin est paru sur le site du Fipam votre intervention que j'ai beaucoup appréciée, vous posez les questions qui me paraissent pertinentes et très ouvertes, posant les problèmes clairement et apportant des éléments de réponses dont les éducateurs pourraient avoir avantage à les tester empiriquement au bénéfice de la jeunesse. Cependant, j'élargis mon point de vue et suis sûr que cela peut être également au bénéfice de tous. :)

Dans votre article, vous citez ceci :
" Les philosophies orientales se présentent vis-à-vis ces approches occidentales comme des voies alternatives à explorer devant la complexité de l’individu et du social. Elles se présentaient comme une option intéressante parce qu’elles partent du principe qu’il faut considérer l’être dans sa totalité. En ce sens, le taoïsme 11 vise principalement la dimension corporelle, le zen12, la dimension psychique et le confucianisme,13 la dimension sociale. "

Puis-je humblement vous faire part des informations suivantes pouvant peut-être apporter de l'eau à votre moulin, comme disent certains cousins français, :)  :

En tant que transmetteur de la voie du Zen, je ne parlerai que d'elle évidemment.


·   Vous parlez de la dimension psychique du Zen que ce dernier viserait. Dans mon intervention, j'ai tenté (ne l'ai-je pas réussi ?) de mettre en avant certains domaines :

o   La bioconscience composée d'éléments pragmatiques et sensitifs :

-  La conscience de trois lois de base : l'interdépendance entre les êtres humains et le reste de la nature, l'impermanence de tout phénomène, la loi de gravité. Cela afin de toucher concrètement les notions existentielle et sociétale, dépendance au Vivant, aux échanges et aux lois terrestres que l'égo a tôt fait d'oublier, encore qu'il en n'ait peut-être pas encore conscience.

-  Le sixième sens composé de la respiration totale physiologiquement très active pour l'équilibre psychosomatique des individus, des sensations internes et environnementales.

-  La conscience du corps dans ses positions, comportements et actions. De même pour les cinq autres sens, afin de percevoir mieux son environnement et soi-même, pour faire équilibre entre son néocortex et ses autres zones cérébrales (voir les travaux de Paul chauchard dont vous pourrez trouvez des résumés-témoignages dans www.zenvekidjo.com).

o   La conscience de la complémentarité des existences et du merveilleux ouvrage cosmique que chacun(e) représente.

o   La conscience des actes à poser, dans le choix relativement à ses capacités dans l'instant et la souplesse d'adaptation. La manière de poser ses actes en fonction de l'autre et des autres.

o   La conscience de ces fonctionnements vécus également par tous nos congénères humains, même si les formes d'expression de l'histoire incarnée en eux peuvent être différentes. Cela engendrant une dynamique sociale très importante et porteuse de profondes modifications dans les relations.

o   Bien sûr, l'essai de transmettre des images présentant faiblement ce qu'est la conscience dite "cosmique" que l'humain peut voir se dévoiler en son être, au-delà et en-deçà de lui-même.

Sans être exhaustifs, nous avons donc là des dimensions multi factorielles allant de l'éducation, à l'émergement de la culture sensitive, à la culture relationnelle, en passant par la culture environnementale et relationnelle et la culture métaphysique, actualisées au quotidien concrètement. Nous sommes dans l'être et le savoir être.



Monto dé Patso, transmetteur de la Voie du Zen, Temple de la Paix Infinie, F. 64290 Lasseube

 

 

 

 

 

Mise à jour le Mercredi, 26 Septembre 2012 16:15
 
Copyright © 2013. FIPAM.

Conception & Réalisation